Voici un aperçu de la vie d’une aventurière de Dieu qui parcourt le mers au 19e siècle.
AMJ ?

Encore un sigle ? Non, mais les initiales d’une femme du 19ème siècle déclarée « première femme missionnaire » par le pape Pie X et proclamée « Bienheureuse », par Pie XII le 15 octobre 1950,
La Bienheureuse Anne-Marie Javouhey
Qui donc est cette femme dont on ne parle pas dans les livres d’histoire ?
Le 10 novembre 1779, la naissance d’une petite fille apporte joie et bonheur au foyer de Claudine et Baltazar Javouhey, paysans de Bourgogne. Dès le lendemain, en la fête de saint Martin, ils en font une enfant de Dieu et de l’Eglise, lui donnant le lumineux prénom d’Anne.
Affectueusement surnommée Nanette, gaie, enjouée, elle appréciait tellement les plaisirs de son âge que le curé devra user de toute son influence pour que Papa Baltazar accepte de la laisser faire sa première communion à dix ans : « Bien trop espiègle, sa Nanette ! » pense-t-il. Le 14 juillet 1789, c’est la prise de la Bastille et la France bascule dans la Révolution.
Intrépide, Anne est un chef qui mène tambour battant son petit monde autour d’elle, c’est le cas de le dire : elle emprunte au garde-champêtre son tambour pour rassembler les enfants sur les talus, les catéchiser, les préparer à la première communion ; elle organise des messes clandestines alors que toute pratique religieuse est interdite. C’est déjà une combattante !
A 19 ans, le 11 novembre 1798, elle se consacre à Dieu par des vœux privés mais devra chercher longtemps ce que Dieu attend d’elle. C’est enfin la lumière : Il lui demande de fonder une congrégation pour le soin et l’éducation des nombreux orphelins que la Révolution a laissés dans son sillage.
Le 12 mai 1807, avec ses trois sœurs et cinq autres jeunes filles, elle s’engage en Eglise et sera désormais Sœur Anne-Marie. Ainsi voit le jour la nouvelle congrégation des Sœurs de Saint-Joseph, qui prend ensuite le nom « Saint-Joseph de Cluny » après l’achat, en 1812, de la maison de Cluny, la maison-mère, transférée à Paris en 1850 ?.
Alors que les Soeurs se dévouent auprès des orphelins, le Seigneur creuse en Anne-Marie une vocation de missionnaire et d’éducatrice. Avançant de ville en ville vers la capitale, les Soeurs ne se doutent pas qu’elles avancent vers leur destin de missionnaires.
L’heure de Dieu va bientôt sonner ! 1817
L’Intendant de l’Ile Bourbon (la Réunion) découvre ses dons d’éducatrice et demande à Anne-Marie des Sœurs pour son île. Les vents de l’Esprit-Saint gonflent les voiles de la petite congrégation – elles ne sont qu’une quinzaine – et cinq d’entre elles avancent au grand large : La Réunion – au bout d’un voyage de cinq mois et vingt-sept jours – puis, ce sera vers d’autres rives :
- la Martinique,
- la Guadeloupe,
- Saint-Pierre et Miquelon,
- les Marquises.
Autant de noms qui chantent et semblent exercer un attrait sur les Sœurs. Les îles ne sont-elles pas les attrayantes portes d’entrée de ces grandes terres de Mission : les Amériques, l’Afrique, l’Inde, l’Océanie, qui sont la part que le Seigneur va confier aux Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, filles d’Anne-Marie Javouhey ?
C’est aussi un kaléidoscope des races et des cultures de notre planète. Et là se dessine une des constantes du charisme d’Anne-Marie, largement ouvert sur les besoins de son temps mais qui, dans le même temps, s’oriente vers le « vivre ensemble » international des temps à venir.
Une intuition se concrétise
Tous les hommes, sans distinction de race, de culture, de religion et de condition sociale, sont enfants de Dieu qui les aime d’un égal amour. Voilà l’audace et le génie d’Anne-Marie.
Leur dignité doit être reconnue, leurs droits à la libre disposition de leur personne, défendus. Sa foi et sa charité l’entraînent d’emblée vers les plus démunis sans, pour autant, négliger les autres.
Mais aussi, sa sensibilité tournée vers la recherche de la « volonté de Dieu » – leitmotiv et boussole de toute sa vie – lui donne de comprendre :
- Il ne suffit pas de soulager. Il faut s’attaquer aux racines du mal.
- Il ne suffit pas d’enseigner, il faut aussi et en même temps éduquer et former aux tâches de demain – et elle assume la responsabilité de former des enfants africains aux études, à l’agriculture et aux différents métiers utiles « des garçons on ferait, selon leurs dispositions, des prêtres (de fait les trois premiers prêtres de l’Afrique, ordonnés à Paris le 19 septembre 1840, en seront les prémices ) ou des instituteurs ; les filles pourraient devenir des religieuses ou institutrices pour l’Afrique. » écrit-elle.
- Il ne suffit pas de libérer, il faut encore préparer à gérer cette liberté durement acquise – tels les esclaves en Guyane.
- Il ne suffit pas de soigner les malades, il faut encore les aider à se prendre en charge, fussent-ils malades mentaux – comme à Alençon, ou lépreux – comme à l’Acarouany en Guyane.
C’est trop peu de servir, il faut encore et surtout aimer, respecter.
C’est si beau d’aider un être humain à prendre conscience de sa dignité d’enfant de Dieu, de l’aider à accéder à son plein épanouissement.
Imprégnée des valeurs paysannes de sa Bourgogne natale, Anne-Marie va reproduire, adapter ce qu’elle a reçu de ses ancêtres mais aussi créer, innover, notamment à Mana, en Guyane, un village avec hôpital, école, maison commune et église, entouré des plantations en tous genres – avec la seule collaboration de quelques colons, des Sœurs et des nouveaux affranchis.
Une ligne missionnaire s’affirme
Quand en 1843, Anne-Marie rentre en France après son deuxième séjour en Guyane, elle a soixante-quatre ans et elle aura parcouru environ 48 000 kilomètres par mer : en 1822 vers le Sénégal, la Sierra Leone et la Gambie, puis vers les Antilles-Guyane (deux séjours de 1828 à 1833 et de 1835 à 1843). Elle aura passé 11 à 12 mois en mer, 14 ans et demi en pays de mission (cf. Cluny Mission, Archives de France et Musée de la Marine). Faut-il parler des kilomètres à travers la France et jusqu’en Suisse et en Belgique pour des fondations, ou vers Brest, la Rochelle, Bordeaux, Marseille pour accompagner ses Sœurs qui partent – à la demande du Gouvernement – à la Réunion en 1817 et de là en Inde, au Sénégal en 1819, Guadeloupe et Guyane en 1822, Martinique 1824, Saint Pierre et Miquelon en 1826, Tahiti et les Marquises plus tard en 1844 et les petites Iles de Madagascar en 1846.
Anne-Marie meurt le 15 juillet 1851 à la Maison-Mère, 59 rue du Faubourg Saint Jacques, à Paris
Elle laisse à ses filles de continuer l’œuvre aux multiples facettes qu’elle a initiée, quand elles entendent à leur tour monter du village-monde le cri de tant d’hommes et de femmes, d’enfants et de vieillards, qui aspirent à être entendus, reconnus, acceptés, aidés, respectés, aimés.
Notre monde a encore terriblement besoin d’amour, d’un amour qui sait, au-delà des apparences, voir l’autre tel qu’il est ; d’un amour qui l’accepte, le respecte ; d’un amour qui l’aide à se réaliser pleinement sous le regard aimant de Dieu, son Créateur.